Politique — 24 octobre 2012
Cdt Gaoussou Koné dit Jah Gao à propos des attaques :«L’ennemi est parmi nous»

Violences lors de l’opération de déguerpissement à Abobo, attaque à Alépé, silence de la Force spéciale. Le commandant Gaoussou Koné alias Jah Gao fait le tour de ces questions dans cet entretien.

 

L’opération de déguerpissement à Abobo a tourné à l’affrontement alors qu’elle a été faite sans incident dans les autres communes. Qu’est-ce qui explique cela ?

Le cas d’Abobo est particulier. La majorité des ex-combattants se trouvent dans cette commune. Ce sont des syndicalistes. Après la crise, ils sont retournés à leurs anciennes occupations à savoir le syndicalisme, le commerce, le transport… Lorsqu’il s’est agi de détruire l’espace dans les environs de la mairie, ils s’y sont opposés puisqu’ils y ont des intérêts. Et comme je le disais, ils sont en majorité des éléments démobilisés. C’est ce qui a donné lieu à la tension que nous avons connue.

 

Cela pose le problème du désarmement. C’est dire que ces éléments n’ont pas remis leurs armes à l’autorité militaire.

C’est regrettable. Quelques uns détiennent encore des armes. Mais avec la sensibilisation, nous parviendrons à les récupérer.

 

On a été surpris qu’en tant qu’autorité militaire de la commune, vous ne soyiez arrivé sur le terrain qu’au moment où la situation avait dégénéré.

Le jour des faits (lundi 15 octobre, ndlr) j’avais invité tous les combattants d’Abobo à un grand rassemblement pour la réorganisation de la zone. Pendant qu’on était au camp, les trois ministres sont arrivés à la mairie. Je n’étais pas informé. Un capitaine de la gendarmerie m’a joint au téléphone pour me dire qu’ils attendaient les éléments des Frci (Forces républicaines de Côte d’Ivoire, ndlr).

 

C’est le même jour qu’il vous a appelé ?

Affirmatif, pendant que nous étions au rassemblement. J’ai donc dépêché le lieutenant Stéphane pour aller assister à la réunion le temps que je m’adresse aux éléments avec le colonel-major Soumahoro Gaoussou (commandant en second des forces terrestres, ndlr) que j’avais invité au camp. Nous étions toujours au rassemblement lorsqu’on m’a appelé pour dire que ç’a dégénéré à la mairie. J’ai dû interrompre le rassemblement pour me rendre sur les lieux. Les jeunes avaient déjà barricadé les alentours de l’hôtel de ville, ils avaient incendié des pneus. J’ai rejoint les ministres Toungara, Paul Koffi Koffi et Oulotto. Je leur ai dit que vu la situation, parce que la police et la gendarmerie étaient débordées, il faut aller jusqu’au bout de l’opération. Parce que si nous ne le faisions pas, il ne pourrait plus y avoir de déguerpissement en Côte d’Ivoire. Parce que toutes les autres communes prendraient l’exemple d’Abobo pour refuser de se plier à l’autorité. On ne pouvait pas reculer car ç’aurait été comme si l’Etat avait reculé devant ces jeunes-là. Je leur ai dit qu’il fallait coûte que coûte faire le déguerpissement pour que la brigade de salubrité ne rencontre plus de résistance.

 

A la lumière de ce que vous dites, on a l’impression que vous n’avez pas été associé à l’opération au point où vous avez programmé un grand rassemblement le même jour. C’est quand même intrigant !

Il y a peut-être eu un problème de communication. Le ministère de la Salubrité a expliqué plus tard que c’est l’état-major qui devait m’informer.

 

Une explication soutient que vous avez été mis à l’écart parce que vous étiez soupçonné de créer un blocage. Vous n’étiez pas d’accord, selon cette source…

Non, ce n’est pas juste de croire cela. Je ne fais pas de blocage. La première fois que le déguerpissement a été programmé, j’étais à Agboville avec un fort détachement. Il y avait des rumeurs d’attaques et d’évasion à la prison civile. Le commandant de la brigade de gendarmerie m’a appelé pour me conseiller l’annulation de l’opération de déguerpissement. Il a estimé que vu la tension, la période n’était pas propice. C’est ce qui a été fait. Pour revenir à Abobo, depuis le lancement de l’opération, nous avons continué à encadrer le déguerpissement. La brigade de salubrité est passée à N’dotré, à Pk 18. Le travail a continué sans publicité. On n’en parle pas. Si j’étais contre l’opération, je n’aurais pas continué.

 

Vous parliez des syndicalistes et ce sont vos hommes. Vous collaborez avec eux. N’est-ce pas de là que vient le problème puisque certains ont été aperçus en train de combattre aux côtés des civils ?

Effectivement, c’est ceux qui sont avec nous qui ont créé le cafouillage. Les civils, ceux qui n’ont pas pris les armes ne peuvent pas s’opposer de la sorte à l’autorité de l’Etat. Ce sont les ex-combattants qui sont avec nous qui se sont opposés et qui ont donné le courage aux civils. Certains avaient des armes et ils ont tiré sur mes éléments. L’un des mes hommes a malheureusement été tué. Pourtant nous nous sommes abstenus de tirer. Nous nous sommes limités à des tirs de sommation. J’étais sur le terrain pour coordonner les opérations afin qu’il n’y ait pas de débordement.

 

Des sanctions sont-elles prévues contre ces éléments qui se sont opposés à l’opération ?

Les sanctions viendront. Par exemple l’un d’entre eux qui a poignardé un soldat a été identifié. J’attends que l’élément aille mieux pour qu’on s’occupe de l’agresseur. Tous ces cas seront réglés.

 

Une information rapportée par un confrère vous accuse d’avoir tenté de prendre en otage un ministre…

Soyons sérieux ! Je vous ai dit que j’étais au rassemblement avec le colonel-major Soumahoro. C’est ensemble que nous sommes allés à la mairie. Le colonel-major en voulait-il lui aussi au ministre ? Parlons d’autre chose.

 

A côté de ce ‘’petit’’ front, il y en a d’autres plus grands. Ce sont les attaques contre les positions de l’armée. On nous dit que les forces sont en place, qu’elles veillent. Mais il y a toujours des attaques. Qu’est-ce qui explique cela ?

C’est vraiment dommage. L’ennemi est parmi nous. Il n’est pas ailleurs. Il mange avec nous, il dort avec nous. C’est tout à fait normal qu’il y ait ces surprises. A Alépé par exemple, ils devaient attaquer la gendarmerie, le poste de contrôle à l’entrée de la ville et le camp des Frci. Mais le plan a été tué dans l’œuf. Nous avons pris toutes les dispositions. Je ne vais pas dévoiler de secret ici. Mais nous avons pris des dispositions.

 

Si à Alépé l’attaque a avorté, ailleurs elles vont au bout. Qu’est-ce qui ne marche pas ailleurs ?

Nous avons pris des dispositions au niveau de la zone 2 (ce secteur comprend notamment Abobo, Anyama, Agboville, Alépé). Nous avons expérimenté la stratégie et nous comptons partager notre expérience avec nos frères d’armes pour mettre fin à ces attaques.

 

La population a-t-elle raison d’être inquiète devant toutes ces attaques ?

Je lui demanderais de faire confiance à son armée et à son chef suprême, le président de la République. Je lui demande également de nous aider. Lorsque je mène mes enquêtes, j’en arrive à la conclusion que les assaillants bénéficient toujours de la complicité de la population. Quand je prends le cas d’Agboville où le corridor a été attaqué, les assaillants ont été logés dans une maison à quelques mètres du barrage. C’est ce qui a facilité leur action. A Alépé, malheureusement le meneur a été tué. C’est lui qui recrutait, qui logeait les gens. Il était dans la population. S’il n’a pas été signalé, on ne peut pas savoir. La population doit donc nous aider à mettre la main sur ces suspects.

 

A cette allure ne risque-t-on pas de tomber dans ce qu’on a connu avec l’ancien régime où des civils s’étaient érigés en défenseurs armés de la patrie ?

La population ne peut pas empêcher les attaques mais elle doit nous informer des mouvements suspects de personnes. Je ne demande pas à la population de s’opposer ou de chasser qui que ce soit. Si vous voyez un individu suspect qui rode autour de votre maison vous le signalez. En fonction de cela, nous prendrons des dispositions.

 

Certains spécialistes estiment qu’il est temps que la Force spéciale entre en action. Vous êtes l’un des commandants en second de cette unité d’élite. En cette qualité dites-nous pourquoi jusqu’à présent on ne voit pas cette force ?

Nous attendons les ordres pour les exécuter.

 

Estimez-vous que la situation n’est pas encore suffisamment critique pour faire appel au Dernier recours, slogan de la Force spéciale ?

Peut-être que nous ne sommes pas encore arrivés à ce stade. La Force spéciale est prête. Si la hiérarchie a besoin de nous, elle nous fera signe. On agira en temps opportun.

 

 

Entretien réalisé par Bamba K. Inza

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